
1993 : le livre qui a lancé l'analyse transgénérationnelle, et les trente-trois ans qui ont suivi
Un livre de 1993, un dessin appelé génosociogramme, quatre rapports publics et aucune certification d'État : l'histoire de l'analyse transgénérationnelle, et ce qu'on peut en attendre aujourd'hui.
En 1993, un livre paraît à Paris sous un titre de comptine : Aïe, mes aïeux !. Son sous-titre, lui, annonce tout autre chose — « liens transgénérationnels, secrets de famille, syndrome d'anniversaire, transmission des traumatismes et pratique du génosociogramme ». Le dernier mot, personne ou presque ne le connaît alors. Trente-trois ans plus tard, il désigne le geste central de toute une pratique.
L'analyse transgénérationnelle — souvent appelée psychogénéalogie — part d'une intuition simple : certaines choses se répètent dans une famille sans que personne ne l'ait décidé. Une date qui revient, un prénom qui saute une génération, un silence qui se transmet mieux qu'un récit. Cet article ne dit pas si cette intuition est juste. Il raconte d'où elle vient, ce qu'on en a fait, et ce que les documents publics disponibles permettent d'en dire aujourd'hui.
Les dates qui comptent
Une pratique récente, greffée sur des idées bien plus anciennes : relire son histoire familiale pour y repérer ce qui se répète, et le poser sur une feuille.
1978 — deux psychanalystes publient un ouvrage où ils appellent « fantôme » ce qu'un descendant porte sans l'avoir vécu.
1993 — un livre grand public installe deux mots neufs : génosociogramme et syndrome d'anniversaire.
2000 — le mot « psychogénéalogie » entre pour la première fois dans un titre de livre déposé à la Bibliothèque nationale de France. Cent neuf autres suivront.
2007 à 2025 — quatre documents publics français nomment la pratique, pour mettre en garde contre son détournement.
29 août 2026 — sur les 30 484 fiches de l'export France compétences, aucune ne porte ces mots.
Cadre : l'analyse transgénérationnelle relève de l'accompagnement au mieux-être. Elle ne remplace pas un avis médical, ni un suivi auprès d'un professionnel de santé mentale.
Avant 1993 : ce qu'on appelait déjà un fantôme
L'idée que quelque chose traverse les générations n'a pas attendu les cabinets. En 1892, Émile Zola achève la dernière version de l'arbre des Rougon-Macquart, sa fresque en vingt romans sous-titrée histoire naturelle et sociale d'une famille : sous chaque nom, il note à la main ce que le personnage aurait reçu — « ressemblance morale et physique de la mère », « hérédité en retour, sautant deux générations ». Une branche part vers un cercle isolé, légendé « l'enfant inconnu ». C'est un arbre de fiction, mais le geste est déjà là : annoter les ascendants avec ce qu'ils sont censés avoir transmis.
Le versant savant arrive plus tard. En 1978 paraît chez Aubier L'Écorce et le noyau, de Nicolas Abraham et Maria Torok : deux psychanalystes y décrivent le « fantôme », cette part de l'histoire d'un parent qu'un enfant porterait sans l'avoir vécue ni même connue. Deux ans plus tard, en 1980, les Presses universitaires de France publient un ouvrage collectif dirigé par le psychiatre à qui l'on doit la notion de loyauté invisible — la dette qu'on rembourse à sa famille sans savoir qu'on la doit.
Ces travaux restent alors confinés aux revues et aux services hospitaliers. Il leur manque un objet simple, que n'importe qui puisse tenir dans les mains.
1993 : un livre, un mot, et un dessin appelé génosociogramme
Cet objet, c'est une feuille. Le livre de 1993 est signé Anne Ancelin Schützenberger (1919-2018), psychologue et universitaire, dont la Bibliothèque nationale de France conserve une thèse soutenue en 1978. Il popularise le génosociogramme : un arbre dessiné de mémoire, sans acte d'état civil, où l'on porte non seulement les naissances et les décès, mais aussi les dates de rupture, les métiers, les déménagements, les brouilles, et les liens affectifs entre les personnes.
La différence avec un arbre généalogique classique tient en une phrase : le généalogiste cherche l'exactitude, ici on cherche ce dont la famille se souvient — et ce qu'elle a oublié. Un aïeul dont personne ne connaît la date de décès en dit parfois davantage qu'une lignée complète.
Le même livre lance une seconde notion, le syndrome d'anniversaire : l'idée qu'un événement se rejouerait au même âge ou à la même date d'une génération à l'autre. Deux précisions s'imposent. Ce récit est rapporté par l'auteure et par les écoles qui portent la pratique, et aucune source indépendante ne l'établit. Et l'expression elle-même ne naît pas là : elle figurait déjà, en 1972, dans le titre d'un article d'une grande revue médicale américaine, pour désigner tout autre chose.
Reste à savoir ce que devient cette feuille quand deux personnes s'assoient de part et d'autre.
Ce qui se passe pendant une séance
Une séance se déroule assise, sans geste sur le corps. Elle commence par un échange : ce qui amène, ce qui se répète, ce qu'on sait de sa famille et ce qu'on n'en sait pas. Puis vient la feuille. On remonte en général trois ou quatre générations, et l'on écrit ce qui vient — prénoms, années, professions, exils, deuils, ruptures, l'ordre des naissances, l'endroit où l'on a cessé de se parler.
L'outil circule d'ailleurs bien au-delà des cabinets. Deux études publiées en 2020 et 2025 dans une revue internationale de soins palliatifs décrivent une équipe pluridisciplinaire qui trace un génosociogramme pour repérer l'entourage réel d'une personne en fin de vie : qui vient, qui ne vient plus, qui décide. Ce sont, à ce jour, les deux seules références que ce mot rende dans la littérature biomédicale.
Ce qu'une séance ne contient pas mérite d'être dit aussi clairement : ni bilan de santé, ni interprétation présentée comme certaine, ni conclusion sur ce dont vous souffririez. Le dessin est un support de parole, pas une pièce à conviction.
Envie de voir qui pratique près de chez vous ? Sur Thérapeutes Vérifiés, les diplômes des praticiens en analyse transgénérationnelle sont contrôlés avant publication, et les avis affichés proviennent de personnes réellement reçues.
2007, 2010, 2018 : quand des documents publics nomment la pratique
La pratique est nommée, à quatre reprises, dans des publications officielles françaises. Elle l'est toujours de la même manière : non pour la condamner, mais pour signaler qu'elle est détournée.
Le rapport annuel de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires écrit ainsi, en 2007 : « L'on retrouve souvent des techniques apparentées à l'analyse transgénérationnelle et à la psychogénéalogie. Elles sont également détournées de leur visée initiale. » Le détournement décrit y est précis : faire croire qu'une lignée serait condamnée à la répétition, et qu'il faudrait la quitter.
Le rapport de 2010 range ensuite le mot parmi des appellations derrière lesquelles peuvent se dissimuler des pratiques dévoyées, jusqu'à la mise sous dépendance. Le guide thématique publié par la même mission en mars 2018 le définit sobrement — « outil de décryptage des liens familiaux » — tout en signalant sa présence parmi des enseignements dispensés dans des instituts de formation en soins infirmiers. Enfin, le rapport d'activité 2022-2024, publié en avril 2025, cite la psychogénéalogie parmi les techniques susceptibles de faire émerger des souvenirs d'événements qui n'ont pas eu lieu. Reste une question que ces quatre documents ne tranchent pas : pourquoi cette pratique-là se prête-t-elle si bien au détournement ?
Avertissement - MIVILUDES et instances légales : la pratique est nommément citée dans quatre publications françaises : les rapports de 2007 et de 2010, le guide de mars 2018 et le rapport d'activité 2022-2024 paru en avril 2025. Aucune ne met en cause la discipline en elle-même ; toutes visent son usage détourné — lignée présentée comme maudite, incitation à rompre avec ses proches, émergence de souvenirs d'événements non vécus.
Le meilleur repère vient de la fondatrice de la méthode elle-même, qui alertait dès décembre 2007, dans un magazine grand public : n'importe qui peut se réclamer de cette approche sans avoir suivi de formation sérieuse, à la fois universitaire et clinique. Un praticien attentif dit d'où lui vient sa formation, ne désigne pas de coupable dans votre famille et ne vous détourne jamais d'un suivi en cours.
La relation qui se noue, et le moment où elle devient une dépendance
C'est le point aveugle de cette pratique, et il tient à sa matière même. Vous n'y apportez pas une douleur d'épaule : vous apportez les noms de vos proches, vivants pour la plupart. Une interprétation prononcée avec assurance ne reste jamais dans la pièce — elle repart avec vous, et elle change la façon dont vous regardez votre mère, votre grand-père, votre frère.
Le risque n'est donc pas celui d'un geste mal exécuté, mais celui d'un attachement qui s'installe : la personne qui tient la feuille devient celle qui détient l'explication. Trois signaux méritent votre attention. Les rendez-vous qui s'enchaînent sans terme prévu, alors qu'un accompagnement se donne un horizon. L'invitation, même douce, à couper les ponts avec un proche. Et toute affirmation présentée comme une vérité établie sur des faits que personne n'a vérifiés.
À l'inverse, une séance qui se termine sur une question ouverte, sur un doute assumé, sur l'idée que vous irez vérifier vous-même auprès de votre famille : c'est le signe d'un cadre tenu. Reste à savoir comment repérer cela avant de prendre rendez-vous.
À qui confier son arbre, et ce que le titre ne dit pas
Un premier fait vaut d'être connu : il n'existe aucun titre d'État. Dans l'export du 29 août 2026 du répertoire national des certifications professionnelles et du répertoire spécifique — 30 484 fiches, dont 7 000 en cours de validité — aucune ne comporte les mots « transgénérationnel » ou « psychogénéalogie ». La seule fiche contenant le radical « généalog » concerne un généalogiste successoral, et elle n'est plus active depuis le 31 octobre 2019.
Autrement dit, l'appellation n'engage rien par elle-même. Ce qui engage, c'est ce qu'il y a derrière : une formation initiale identifiable, une pratique supervisée, une manière de dire ses limites. Les questions utiles se posent en trois minutes au téléphone — où avez-vous été formé, combien de temps, êtes-vous supervisé, que faites-vous si ce que je vous raconte relève d'un suivi médical ?
C'est exactement ce que Thérapeutes Vérifiés vérifie avant de publier une fiche : les diplômes sont contrôlés, les avis proviennent de personnes réellement accompagnées, et un suivi d'efficacité recontacte ces personnes à quinze, trente et quatre-vingt-dix jours. Ni promesse, ni certitude : des éléments datés pour décider. Le même réflexe vaut face à un titre encadré par la loi, où la vérification est plus simple mais tout aussi nécessaire.
Où en est l'analyse transgénérationnelle en 2026
Du côté de la biologie, l'argument le plus souvent invoqué en cabinet — l'épigénétique, ces marques chimiques qui modulent l'activité des gènes sans en changer le texte — dit moins que ce qu'on lui fait dire. Une synthèse publiée en 2016 dans la revue médecine/sciences, hébergée par le portail de l'Inserm, rappelle deux choses. D'abord que l'embryon efface deux fois ces marques, à la fécondation puis dans les cellules qui donneront les futurs ovules et spermatozoïdes. Ensuite qu'un effet n'est dit transgénérationnel qu'à partir de la troisième génération non exposée : l'arrière-petit-enfant. Ses auteurs concluent que les preuves disponibles restent « ténues ou parcellaires ».
Du côté de la recherche clinique, le corpus est mince : sur les 48,8 millions de références indexées par la principale base bibliographique biomédicale européenne, le mot « psychogénéalogie » n'en rend qu'une seule, un article de deux pages paru en 2016 dans une revue française de soins infirmiers, et qui retrace l'histoire de la notion plutôt qu'il ne l'évalue. Les travaux disponibles ne permettent donc pas de conclure : ils indiquent une direction, ils ne démontrent rien.
Du côté des librairies, en revanche, la trajectoire est nette. Aucun livre déposé à la Bibliothèque nationale de France ne portait le mot « psychogénéalogie » dans son titre avant 2000 ; on en compte 37 pour les années 2000, 45 pour les années 2010, et déjà 28 depuis 2020 — dont un ouvrage paru en 2026 qui accole la pratique à la physique quantique. La diffusion, elle, ne faiblit pas.
Mettre son histoire familiale au clair, avec quelqu'un de vérifié
Puisqu'aucun titre d'État ne garde la porte, le sérieux se vérifie ailleurs : le parcours de formation, les retours de personnes réellement reçues, et ce que dit un accompagnement quinze, trente puis quatre-vingt-dix jours après la première séance.
Trente-trois ans après le livre qui l'a lancée, l'analyse transgénérationnelle occupe une place inhabituelle : très présente en librairie, presque absente de la littérature scientifique, absente aussi des répertoires de certification, et nommée quatre fois par des documents publics qui visent son détournement. Ce n'est pas une raison d'y renoncer ; c'est une raison de savoir ce qu'on y cherche.
Ce qu'on peut raisonnablement en attendre, c'est un endroit où poser des noms, des dates et des silences, et où formuler ce qui n'avait jamais été dit à voix haute. Rien n'oblige à s'y arrêter : d'autres approches travaillent la même matière par un autre bord, qu'il s'agisse de l'analyse transactionnelle, qui part de la conversation d'aujourd'hui plutôt que de l'arbre, ou de l'EMDR, qui s'adresse à un souvenir précis. La feuille, elle, attend simplement que quelqu'un commence à écrire.
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