
EMDR : ce que font les mouvements des yeux face à un souvenir qui ne passe pas
Suivre du regard la main d'un praticien pour qu'un souvenir cesse de vous ramener au jour où il a eu lieu. D'où vient l'EMDR, comment se déroule une séance, et à qui la formation est réservée en France.
Un bruit de freinage dans la rue, et vous voilà les mains moites, le souffle court, alors que la scène qui vous revient date de trois ans. Vous savez qu'il ne se passe rien. Votre corps, lui, réagit comme si l'événement se déroulait maintenant. C'est cette persistance déroutante — un souvenir resté chargé, comme s'il n'avait jamais été rangé avec les autres — que l'EMDR prend pour point de départ.
Derrière ces quatre lettres se cache une expression anglaise, Eye Movement Desensitization and Reprocessing, que l'on traduit par « désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires ». La méthode intrigue parce qu'elle repose sur un geste presque banal : suivre des yeux la main d'un praticien qui va et vient devant votre visage. Trois choses méritent qu'on s'y arrête — d'où elle vient, ce qui se passe pendant une séance, et pourquoi, en France, tout le monde n'a pas le droit de s'y former.
L'essentiel
L'EMDR est une méthode de psychothérapie structurée, née en 1987, qui associe l'évocation d'un souvenir difficile à des stimulations alternées gauche-droite. En France, sa formation officielle n'est ouverte qu'à un petit nombre de professions.
- Une séance dure généralement de 60 à 90 minutes, et le protocole complet se déroule en huit phases.
- Quatre phases seulement mobilisent les mouvements des yeux ; les autres servent à préparer, sécuriser et refermer.
- L'Organisation mondiale de la santé la recommande depuis 2013 pour le stress post-traumatique ; l'Inserm rappelle qu'elle n'a rien d'une réponse universelle.
- La formation accréditée est réservée aux psychiatres, psychologues, psychothérapeutes enregistrés et internes en psychiatrie à partir de la 3ᵉ année.
- L'appellation « praticien EMDR » n'est protégée par aucune loi : c'est le parcours du professionnel qu'il faut vérifier, pas l'étiquette.
Un après-midi de 1987, et une observation faite par hasard
L'histoire ne commence pas dans un laboratoire mais au cours d'une promenade. En 1987, Francine Shapiro, chercheuse américaine en psychologie, remarque que des pensées pénibles qui l'occupaient perdent de leur intensité tandis que son regard balaie le paysage de gauche à droite. Elle met l'observation à l'épreuve, structure une procédure autour de ce mouvement, et publie ses premiers résultats en 1989 dans une revue consacrée au stress traumatique.
À l'origine, la méthode s'appelait simplement EMD — désensibilisation par les mouvements oculaires. Le « R » de « retraitement » n'a été ajouté qu'au début des années 1990, quand sa conceptrice a estimé que l'essentiel n'était pas de faire baisser l'émotion, mais de permettre au souvenir d'être remis en mouvement. Ce glissement dit bien l'ambition de l'approche : non pas effacer ce qui s'est produit, mais faire en sorte que l'évoquer cesse de vous mettre dans l'état où vous étiez ce jour-là.
Reste à comprendre pourquoi certains souvenirs s'installent ainsi dans le présent.
Un souvenir qui n'a jamais fini d'être rangé
Le cadre de pensée de la méthode porte un nom emprunté à l'anglais : l'adaptive information processing, la façon dont le cerveau intègre et range ce qu'il reçoit. Votre cerveau range en permanence ce que vous vivez, comme on classe des dossiers en fin de journée : l'expérience est reliée à ce que vous savez déjà, puis archivée. Une dispute pénible de l'an dernier, vous pouvez y repenser sans que votre cœur s'emballe : elle a été classée.
Quand l'événement dépasse ce que vous pouviez encaisser, ce classement ne se ferait pas. Le souvenir resterait stocké tel quel, avec ses images et ses sensations physiques — comme un carton laissé au milieu du couloir, que l'on heurte chaque fois qu'on passe. Un détail anodin suffit à le rouvrir : une lumière, un ton de voix.
Sur le mécanisme précis, il faut être honnête : personne ne l'a établi. Dans sa fiche consacrée à l'EMDR, publiée en janvier 2023 et actualisée en novembre 2024, l'Inserm écrit que la question de savoir comment cette approche fonctionne « demeure centrale » et qu'« il n'y a pas encore de réponse claire ». Deux pistes sont explorées : les stimulations alternées mobiliseraient de larges réseaux de neurones liés aux émotions ; ou bien elles reproduiraient les mouvements oculaires rapides du sommeil paradoxal, cette phase où la mémoire se consolide. Deux hypothèses, aucune certitude.
Ce flou théorique n'empêche pas le protocole d'être, lui, extrêmement balisé.
Huit phases, dont quatre seulement avec les yeux
L'EMDR ne se résume pas à agiter des doigts devant un visage : les mouvements oculaires n'interviennent que dans une partie du parcours, et jamais avant que le terrain n'ait été préparé.
Les deux premières : poser le cadre
La première phase est un temps d'entretien. Le professionnel reconstitue votre parcours, repère ce qui vous pèse, et décide avec vous par quel souvenir commencer. C'est aussi là qu'il vérifie que la méthode vous convient : certaines fragilités psychiques demandent d'abord une stabilisation, et ouvrir un souvenir difficile trop tôt ferait plus de mal que de bien. La deuxième phase vous équipe : on met en place, par exemple, un lieu imaginaire apaisant vers lequel revenir si l'émotion monte trop haut.
Les quatre suivantes : ce que vous faites vraiment
Vient l'évaluation. On choisit une image précise — l'instant le plus vif du souvenir —, la phrase négative que vous associez à vous-même (« je n'ai rien pu faire »), la phrase positive que vous aimeriez croire à la place, et l'endroit du corps où cela se manifeste. Deux mesures encadrent le travail, et reviendront régulièrement comme des repères : vous chiffrez votre niveau de perturbation de 0 à 10, et la crédibilité de la phrase positive de 1 à 7.
Puis commencent les séries. Vous gardez le souvenir en tête pendant que votre regard suit les doigts du praticien, qui vont et viennent à une trentaine de centimètres de votre visage. Une série dure de trente secondes à deux minutes. On s'arrête, vous respirez, et il vous demande ce qui vient de se passer — une image, une pensée, une sensation. Ce qui remonte devient le point de départ de la série suivante. Certains professionnels remplacent les mouvements des yeux par de petites tapes alternées sur les mains ou des sons diffusés dans un casque : c'est le caractère alterné qui compte, pas la voie sensorielle empruntée.
Reste à savoir à quoi cela ressemble, de la porte d'entrée à la sortie.
Une séance, de la porte à la sortie
Comptez entre soixante et quatre-vingt-dix minutes. Vous êtes assis dans un fauteuil, le professionnel de biais, à portée de regard. Ni pénombre, ni musique : la pièce ressemble à n'importe quel bureau d'entretien.
Les premières minutes servent à faire le point depuis la dernière fois, puis le travail reprend où il s'était arrêté. Pendant les séries, vous n'avez rien à raconter en détail, rien à analyser : votre seule tâche est de laisser venir. Beaucoup décrivent une impression de train qui défile — des images, des bribes de phrases, des émotions qui montent puis retombent. Les larmes ne sont pas rares ; le professionnel les accueille sans les commenter et relance.
La dernière partie de la séance ne se néglige jamais. Même si le souvenir n'est pas apaisé, on referme : quelques minutes pour redescendre, un rappel de ce que vous pouvez faire si des choses remontent les jours suivants. Le travail se poursuit après la porte du cabinet.
Ce cadre répétitif n'a rien d'un détail de confort : c'est lui qui rend la méthode tenable. Encore faut-il qu'il soit tenu par quelqu'un qui sait le faire — et c'est là que le choix du professionnel devient déterminant.
Ce que les autorités reconnaissent, et ce qu'elles ne disent pas
L'EMDR figure dans plusieurs recommandations officielles. En 2013, l'Organisation mondiale de la santé l'a inscrite dans ses lignes directrices sur les troubles liés au stress, pour les adultes comme pour les enfants. En France, la Haute Autorité de santé la mentionne depuis 2007 pour les traumatismes psychiques. Au Royaume-Uni, l'institut public d'évaluation des pratiques de santé la place aussi en première intention dans sa recommandation de 2018.
Cette reconnaissance a une portée limitée, et mieux vaut le savoir : elle concerne le stress post-traumatique, pas l'ensemble des difficultés psychiques. Sur les autres indications, l'Inserm est explicite : les études disponibles souffrent de biais de méthode, les résultats sont contrastés, et l'EMDR « n'est pas une approche thérapeutique miracle » qui vaudrait pour toutes les difficultés. Un professionnel sérieux vous le dira et vous orientera ailleurs si besoin. La démarche s'inscrit en complément d'un suivi et ne remplace pas un avis médical.
Ce qui amène à la question la plus concrète : à qui s'adresser ?
Choisir son praticien : le point sur lequel il ne faut pas transiger
Voici la particularité française de la méthode, et elle est décisive. Le parcours de formation accrédité au niveau européen n'est pas ouvert à tous : il est réservé aux psychiatres, aux psychologues, aux psychothérapeutes enregistrés auprès de l'agence régionale de santé et titulaires d'un numéro ADELI, ainsi qu'aux internes en psychiatrie à partir de leur troisième année. Les médecins justifiant d'une solide formation en psychothérapie et de deux ans de pratique peuvent demander une dérogation, examinée au cas par cas. Autrement dit : on ne devient pas praticien EMDR en partant de zéro, mais en plus d'un métier de santé mentale déjà exercé.
La formation se déroule ensuite en deux niveaux — quatre jours pour le premier, trois jours et demi pour le second — chacun assorti de dix heures de supervision en groupe, plus des heures de supervision individuelle avant l'accréditation. C'est long, et c'est voulu : la méthode ouvre des souvenirs douloureux, et savoir quoi faire quand l'émotion déborde s'apprend encadré.
Le piège tient en une phrase : rien de tout cela n'est imposé par la loi. Aucun texte ne protège l'expression « praticien EMDR », et n'importe qui peut l'afficher sur une plaque. La seule vérification qui vaille porte sur deux points : quel est votre métier de base, et où vous êtes-vous formé ? Un professionnel sérieux répond en deux phrases. Une hésitation est, en soi, une réponse.
Un mot enfin sur le coût. Le dispositif public Mon soutien psy ne finance pas une méthode : il prend en charge des séances chez un psychologue conventionné, quelle que soit l'approche mobilisée. Depuis 2025, l'accès est direct, sans passage préalable par un médecin, dès l'âge de trois ans, à raison de douze séances par an facturées 50 € — dont 30 € pris en charge par l'Assurance maladie. Plus de 6 200 psychologues y participaient début 2026.
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Sur Thérapeutes Vérifiés, chaque praticien voit ses diplômes contrôlés avant publication, les avis publiés proviennent de personnes réellement accompagnées, et celles-ci sont recontactées à J+15, J+30 et J+90 pour mesurer ce que l'accompagnement leur a apporté dans la durée.
Rien ne vous engage au premier rendez-vous : il sert à exposer ce qui vous amène et à repartir avec le droit de dire non. Les approches voisines ne travaillent pas de la même manière — la psychanalyse prend le temps long de la parole là où l'EMDR cible un souvenir précis, tandis que le titre de psychothérapeute obéit à des conditions strictes qu'il vaut la peine de connaître. Et si votre demande relève d'un objectif professionnel plus que d'un souvenir qui vous encombre, un coach de vie y répondra mieux.
Le bruit de freinage dans la rue continuera peut-être de vous faire sursauter — c'est un réflexe, il ne disparaît pas sur commande. Ce que cette approche cherche, c'est qu'il redevienne ce qu'il est : un bruit dans la rue, et non le retour d'un jour que vous n'avez pas choisi de revivre. Vous seul pouvez décider si le moment est venu d'en parler.
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