
1868-2026 : qui a eu le droit de pratiquer le lomilomi
Le royaume de Hawaï a délivré des licences de lomilomi, la République les a abrogées, et les anciens ont refusé d'être certifiés en 1998. Ce que ce parcours change pour qui cherche un praticien aujourd'hui.
En 1873, le conseil de santé du royaume de Hawaï délivra ses premières licences à des praticiens hawaïens : le droit, reconnu par l'État, d'exercer les gestes de leur tradition. Ils furent quatorze à l'obtenir en cinq ans. Parmi ces gestes, le lomilomi — le travail des mains, des avant-bras et des coudes sur le corps enduit d'huile, transmis dans les familles depuis des siècles. Vingt ans plus tard, la monarchie était renversée et ces licences ne valaient plus rien.
L'histoire du lomilomi n'est pas d'abord celle d'une technique. C'est celle d'une autorisation : accordée, retirée, rendue, réexaminée en latin, puis restituée aux anciens — qui l'ont déclinée. Cent soixante ans après ces quatorze licences, le même mot désigne à Lyon ou à Bordeaux une prestation d'une heure sur une table, et le seul document officiel français qui le nomme a été enregistré en mars 2026. Entre les deux, une succession de dates qui expliquent assez bien pourquoi personne ne peut dire simplement qui a le droit de le pratiquer.
Les dates qui comptent
Le lomilomi est le travail manuel hawaïen : avant-bras posés à plat, huile abondante, longues traversées du corps plutôt qu'un travail point par point. Sa trajectoire est celle des autorisations successives que l'État hawaïen lui a accordées, retirées, puis rendues.
1868 — le royaume crée un conseil chargé d'examiner l'aptitude des praticiens hawaïens ; quatorze licences en cinq ans.
1894 — la République abroge les lois du royaume : la transmission se poursuit à l'abri des regards.
1965 — la dernière licence spécifique disparaît ; il ne reste que la licence de massage de l'État.
1998 — une loi exempte les anciens de toute licence ; réunis en octobre, ils refusent le principe même d'être certifiés.
2026 — en France, une seule certification enregistrée mentionne le Lomi-Lomi, et le range dans les soins esthétiques du corps.
Cadre : une séance de lomilomi relève du mieux-être. Elle ne remplace pas un avis médical, et devant une douleur qui s'installe c'est un professionnel de santé qu'il faut voir en premier.
1868 : quatorze licences, puis trois cents sous Kalākaua
Le premier texte qui s'intéresse aux praticiens hawaïens ne les protège pas : il les encadre. Le code civil du royaume de 1865 impose à quiconque exerce contre rémunération d'obtenir une certification du conseil de santé et une licence du ministre de l'Intérieur. L'intention affichée était d'écarter les imposteurs ; l'effet immédiat fut d'obliger des praticiens formés par l'oralité à passer par une procédure écrite, dans une langue administrative qui n'était pas la leur.
En 1868, le parlement hawaïen franchit une étape de plus et institue un conseil de santé hawaïen chargé d'examiner l'aptitude des candidats. Le dispositif fonctionne, modestement : quatorze personnes obtiennent leur licence entre 1873 et 1878. Puis le vent tourne franchement en leur faveur. Le roi David Kalākaua, qui règne de 1874 à 1891, entreprend de relancer tout ce que les décennies missionnaires avaient étouffé — la langue, la danse, les savoirs du corps. En 1886, il signe une loi qui confie la surveillance de la médecine traditionnelle à un conseil de cinq Hawaïens. Sous son règne, environ trois cents kāhuna reçoivent une licence.
Trois cents praticiens reconnus par leur propre État : le lomilomi n'a jamais été aussi officiel qu'à ce moment-là. Il ne le restera pas dix ans.
1893 : la République abroge, et la pratique rentre dans les maisons
La monarchie hawaïenne est renversée en 1893 ; une République est proclamée l'année suivante. Elle réécrit les lois du royaume et abroge, au passage, celles qui concernaient les kāhuna. Du jour au lendemain, les licences délivrées sous Kalākaua ne renvoient plus à rien. La pratique ne disparaît pas pour autant : elle redevient ce qu'elle était avant 1865, une affaire de familles, transmise à voix basse et hors de tout registre. C'est ce basculement, plus que n'importe quel geste, qui explique la difficulté qu'il y a aujourd'hui à retracer une lignée hawaïenne.
L'archipel est annexé par les États-Unis puis administré par une législature territoriale, qui rouvre la porte en 1919 : un praticien traditionnel peut de nouveau exercer, à condition d'obtenir une licence du conseil de santé. Sur le papier, la reconnaissance est revenue. Dans les faits, tout dépendait de l'examen que ce conseil allait inventer — et il l'a inventé dans les années 1940.
1948 : un examen en latin, et la seule porte qui reste
Le conseil de santé met en place, dans les années 1940, un comité d'examen devant lequel les praticiens traditionnels doivent se présenter. Sur ses trois membres, un seul est hawaïen. Surtout, l'épreuve exige des candidats qu'ils donnent en latin le nom des plantes qu'ils emploient — un savoir transmis oralement, en hawaïen, de génération en génération, désormais évalué sur la nomenclature botanique d'une université européenne.
Un cas de 1948 résume la situation mieux qu'un commentaire. Une praticienne de Kohala, née vers 1887, élevée par ses grands-parents et formée par sa grand-mère, se présente devant le comité pour faire reconnaître ce qu'elle savait faire. Elle ne parle que hawaïen ; un interprète est présent. Elle obtient zéro à la partie latine. Son recours est rejeté, et la décision de refus est maintenue.
Quand la porte se referme, il n'en reste qu'une
En 1959, Hawaï devient un État américain. Les textes hérités du territoire sont passés en revue et, en 1965, une loi de nettoyage abroge le chapitre de 1919 comme « obsolète ». Il n'existe alors plus aucun titre spécifique aux savoirs hawaïens. Une seule porte demeure ouverte, et elle vaut encore : la licence de massage de l'État. La loi hawaïenne définit d'ailleurs le « massage hawaïen, communément appelé lomilomi » dans le même article que le massage en général — frictions, effleurages, percussions, pressions, pétrissages, exécutés avec les mains, les pieds, le coude ou les bras. Pour obtenir cette licence aujourd'hui, il faut justifier de 570 heures de formation, dont 50 d'anatomie et de physiologie et 420 de pratique supervisée, réussir l'examen de l'État et présenter un certificat de secourisme à jour.
Autrement dit : depuis 1965, à Hawaï, le lomilomi est légalement un massage comme un autre. Trente ans plus tard, le parlement de l'archipel a essayé de réparer cela.
1998 : l'État exempte les anciens, et ce qu'ils en disent
Le 14 juillet 1998, une loi hawaïenne crée une exception dans la réglementation de l'exercice médical : les praticiens des savoirs traditionnels hawaïens n'ont plus besoin de licence, à condition d'être reconnus et certifiés par un comité d'anciens réuni par l'organisme de santé hawaïen. L'idée est de sortir la reconnaissance des mains de l'État pour la remettre à la communauté elle-même. Le texte laisse cette communauté définir la procédure et lui donne jusqu'au 1er juillet 2000 pour la produire.
Sept anciens se réunissent du 29 au 31 octobre 1998 à Kailua-Kona, sur l'île de Hawaï. Le 31, ils rendent un texte qui ne contient aucune procédure de certification : ils écartent le principe même d'un agrément délivré à l'initiative du gouvernement, estimant que ces questions relèvent de la responsabilité de la communauté hawaïenne et de ses aînés. Le parlement, lui, ne renonce pas. Il repousse l'échéance en 2000, ajuste le dispositif en 2001, puis lui donne en 2005 sa forme actuelle : des conseils d'anciens indépendants, qui ne sont ni un service de l'État ni soumis à ses procédures administratives, et qui fixent eux-mêmes leurs critères.
Le résultat, mesuré en 2010, est éloquent : six conseils avaient été reconnus, un seul s'était doté d'une procédure et avait effectivement certifié des praticiens. L'exemption existe toujours — elle figurait encore au 1er janvier 2025 dans les textes en vigueur. Elle n'a simplement jamais produit l'annuaire que le législateur imaginait. Ce vide-là a une conséquence directe pour qui cherche un praticien : il n'existe nulle part de liste faisant autorité.
Deux écoles derrière un même mot, et de laquelle vient votre praticien
De cette histoire découle une ligne de partage que le mot « lomilomi » ne laisse pas deviner. D'un côté, une transmission familiale hawaïenne, longue, gratuite à l'origine — la règle ancienne voulait que rien ne soit facturé — et attachée à une lignée précise, que l'on cite en nommant celui ou celle qui vous a formé. De l'autre, un protocole enseigné en quelques jours, importé, standardisé, vendu comme une prestation parmi d'autres sur la carte d'un institut. Les deux existent, les deux emploient le même nom, et rien dans une devanture ne permet de les distinguer.
Le débat n'est pas seulement français. À Hawaï, l'idée que des praticiens non hawaïens commercialisent le lomilomi divise depuis des décennies. Et l'argument économique s'est retourné : là où le geste se donnait sans contrepartie, une heure était facturée jusqu'à 80 dollars en 2010 par des praticiens titulaires de la licence de massage — au point que la question posée sur place était devenue celle de son accessibilité pour les familles hawaïennes elles-mêmes.
En pratique, trois questions suffisent à situer la personne qui va poser les mains : auprès de qui s'est-elle formée et pendant combien de temps ; s'inscrit-elle dans une lignée qu'elle peut nommer ; que refuse-t-elle de prendre en charge. Une réponse précise vaut mieux qu'un diplôme encadré au mur. C'est exactement le contrôle que l'annuaire des praticiens en lomilomi effectue en amont : les documents de formation sont vérifiés avant publication, les avis proviennent de personnes réellement reçues en séance, et un suivi dans le temps mesure ce que l'accompagnement a changé. Reste à voir ce que le droit français, lui, reconnaît sous ce nom.
Où en est le lomilomi en France, en 2026
La réponse tient à une ligne, et elle est récente. Le 2 mars 2026, France compétences a enregistré une certification intitulée « Réaliser une prestation de massage corporel à visée bien-être », valable jusqu'au 27 février 2028. Elle couvre six protocoles, et le Lomi-Lomi est le sixième. Le texte officiel en décrit le geste sans détour : appliquer le protocole sur des zones ciblées, « notamment avec les avant-bras », par « des mouvements amples, continus et enveloppants » et un « effleurage en vagues », en synchronisant le rythme sur la respiration, pour obtenir « un relâchement global et un effet de bercement corporel ».
Deux détails de cette fiche en disent long. Elle est classée sous le code « soins esthétiques du corps » — administrativement, le lomilomi français est rangé du côté de l'institut de beauté. Et elle s'adresse explicitement aux esthéticiennes titulaires d'un CAP, aux prothésistes ongulaires et aux praticiens de bien-être qui veulent élargir leur carte.
Quant à savoir si un titre porte le nom du lomilomi en France : non. L'export complet des répertoires nationaux, arrêté au 8 septembre 2026, compte 30 505 fiches ; aucune ne porte « lomi » dans son intitulé. Le mot n'apparaît qu'à l'intérieur d'une fiche qui n'est pas la sienne. Pendant ce temps, à Hawaï, le mouvement va dans l'autre sens : depuis l'automne 2022, un assureur de l'archipel couvrant environ 83 000 personnes a intégré le lomilomi à ses prestations, aux côtés de la danse et de l'alimentation traditionnelles.
Cent soixante ans d'autorisations accordées et retirées n'ont donc pas produit de réponse simple, et il n'y en aura probablement pas demain. Ce qui reste vérifiable, en revanche, c'est le parcours de la personne qui vous reçoit — et c'est la seule chose qu'il vaille la peine de demander avant de monter sur une table.
Une lignée, ou un protocole : sachez lequel
Aucun registre public ne recense les praticiens de lomilomi, ni à Hawaï ni en France. À défaut de liste officielle, ce sont les pièces de formation qui répondent — et elles se contrôlent avant que vous ne preniez rendez-vous.
Voir les praticiens de lomilomi dont les diplômes ont été vérifiés →
Pour comprendre d'où vient le geste avant qu'il ne devienne une prestation, l'art de combat hawaïen dont il faisait partie intégrante est raconté dans notre article consacré au lua. Pour situer le lomilomi parmi les gestes voisins que l'on croise en cabinet, deux repères utiles : ce qui sépare le californien du suédois, et ce que recouvre aujourd'hui le métier de praticien en massage bien-être en France.
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