
Orthoptiste : trois ans d'études, onze domaines, 31 situations qu'il refuse
Le métier n'est pas celui du cache-œil sur un enfant de six ans. Onze domaines ouverts par décret, 1 400 heures de stage, et depuis février 2023 le droit d'établir une correction entre 16 et 42 ans.
Dans une pièce aux volets tirés, une professionnelle en blouse fait pivoter un appareil gris hérissé de molettes devant le visage d'une jeune femme installée dans un fauteuil. Elle tourne un cran, demande si les lettres projetées au fond de la pièce sont plus nettes, note un chiffre, recommence. L'appareil s'appelle un réfracteur. Celle qui le règle n'est ni ophtalmologiste, ni opticienne : elle est orthoptiste, et depuis le 1er février 2023, elle peut décider seule de la correction à donner.
Le métier traîne une réputation tenace, celle du strabisme de l'enfant : l'œil qui part de travers, le cache-œil, le crayon qu'on approche du nez. C'est exact, et très incomplet. Le décret qui fixe les actes de l'orthoptie en énumère onze domaines, dont la plupart n'ont rien à voir avec l'enfance. Et trois textes parus entre 2022 et 2024 ont élargi ce qu'un orthoptiste peut faire seul — tout en dressant, dans le même mouvement, la liste précise de ce qu'il doit refuser.
Le métier en bref
L'orthoptiste est un professionnel de santé à titre protégé, formé en trois ans à l'université. Son champ va du strabisme du tout-petit à la rééducation de la vision après un accident vasculaire cérébral.
- Le titre est protégé : l'exercer sans le certificat de capacité coûte un an d'emprisonnement et 15 000 € d'amende (article L.4344-4 du code de la santé publique, en vigueur depuis le 14 mai 2009).
- Onze domaines lui sont ouverts par le décret du 5 décembre 2016, de l'amblyopie à la basse vision.
- Entre 16 et 42 ans, il peut établir lui-même une correction optique depuis le 1er février 2023, sous conditions strictes.
- 3 245 exerçaient en libéral au 31 décembre 2024, à 88 % des femmes (fiche Assurance maladie mise à jour le 26 novembre 2025).
- Les actes sont remboursés aux tarifs conventionnels, contrairement à la plupart des approches complémentaires.
- Cadre : cet article décrit un métier de santé réglementé ; il ne remplace pas un avis médical, et le suivi de vos yeux reste du ressort de l'ophtalmologiste dès que la situation sort du cadre décrit ici.
Onze domaines, et le strabisme de l'enfant n'en est qu'un
Le décret n° 2016-1670 du 5 décembre 2016 est le texte fondateur du métier tel qu'il se pratique aujourd'hui. Il énumère onze domaines dans lesquels l'orthoptiste est seul habilité à intervenir, après un bilan qu'il établit lui-même. On y trouve les classiques : strabismes, amblyopie — cet œil qui « décroche » et que le cerveau finit par ignorer si personne n'intervient à temps —, paralysies des muscles qui bougent l'œil, et ces déséquilibres discrets qui se paient le soir par une gêne à la lecture.
La liste continue bien au-delà. Elle inclut les troubles neuro-visuels — ce qui se dérègle non dans l'œil, mais dans la façon dont le cerveau exploite ce qu'il lui envoie : après un accident vasculaire cérébral, ou chez l'enfant qui saute des lignes sans qu'aucune lunette n'y change rien. Elle inclut surtout la basse vision, le moment où les verres ne rattrapent plus grand-chose et où il s'agit d'apprendre à se servir de ce qui reste : viser avec une zone de rétine encore valide, régler l'éclairage, réorganiser une cuisine pour continuer à y cuisiner. S'y ajoutent les mesures techniques, du champ visuel à l'imagerie de la rétine : il les réalise, leur lecture reste la compétence du médecin. Reste à savoir ce que garantit le certificat qu'il a en poche.
Trois ans, 1 968 heures de cours, 1 400 heures de stage
Le certificat de capacité d'orthoptiste a été créé par un décret du 11 août 1956, et la profession figure au code de la santé publique depuis 1964. Sa formation a été refondue par l'arrêté du 20 octobre 2014 : six semestres, 180 crédits européens, grade licence. Derrière ces mots, un volume précis, relevé par l'inspection générale des affaires sociales en janvier 2020 : 1 968 heures d'enseignement théorique et 1 400 heures de stage, sur 41 unités d'enseignement dont 15 portent sur la physiologie et les maladies de l'œil. Quatorze établissements forment en France, tous rattachés à une faculté de médecine.
Pour vous, cela se traduit par une garantie et par une lacune. La garantie : le titre est protégé, et l'exercer sans le certificat expose à un an d'emprisonnement et 15 000 € d'amende. La lacune : l'orthoptie ne dispose d'aucun ordre professionnel, donc d'aucune instance disciplinaire propre, ni de tableau à consulter comme pour les médecins. L'enregistrement se fait auprès de l'agence régionale de santé, au répertoire partagé des professionnels de santé depuis octobre 2024. Encore faut-il en trouver un près de chez soi, et les écarts sont considérables.
De 0,9 à 14,2 orthoptistes pour 100 000 habitants selon le département
La fiche que l'Assurance maladie consacre à la profession, mise à jour le 26 novembre 2025 sur les données de 2024, en dresse un portrait chiffré sans équivalent. Au 31 décembre 2024, la France comptait 3 245 orthoptistes libéraux conventionnés, dont 239 installés dans l'année et moins d'un sur dix âgé de 60 ans ou plus : profession jeune, d'un âge moyen de 39,5 ans, exercée à 88 % par des femmes et à 85 % en libéral exclusif, pour 7,78 millions d'actes facturés.
La densité moyenne s'établit à 4,7 pour 100 000 habitants, et cache un rapport de 1 à 15. La Réunion, l'Occitanie et la Corse sont les mieux servies ; la Bourgogne-Franche-Comté, la Guyane et Mayotte les moins. Savoir si vous obtiendrez un rendez-vous dans le mois ou dans le semestre ne dépend donc pas de votre motif de venue, mais de votre code postal.
Cette abondance est récente et proprement française : d'environ 2 000 orthoptistes en 1999, on est passé à 5 185 en 2019, ce qui fait de la France, écrivaient les inspecteurs en janvier 2020, « le pays du monde où ces professionnels sont les plus nombreux ». C'est cette densité qui a rendu possible la réforme suivante.
Depuis février 2023, une correction établie sans passer d'abord par le médecin
Le décret n° 2022-691 du 26 avril 2022, pris après avis de l'Académie nationale de médecine rendu le 30 mars, a ouvert une porte que la filière réclamait depuis des années : un orthoptiste peut réaliser un bilan visuel complet et établir lui-même une correction optique, sans qu'un médecin ait vu la personne avant. Le texte est entré en vigueur le 28 avril 2022 — mais il est resté sans effet neuf mois, faute de l'arrêté qui devait en fixer les limites, publié au Journal officiel le 31 janvier 2023 seulement.
Les conditions sont étroites. Il faut avoir entre 16 et 42 ans ; si vous portez déjà des verres correcteurs, votre dernier examen chez l'ophtalmologiste doit dater de moins de cinq ans, et de moins de trois ans pour des lentilles souples. Le document remis mentionne expressément qu'il revêt un « caractère non médical ». Deux seuils arrêtent tout : une baisse d'acuité profonde et brutale, ou un besoin de correction atteignant trois dioptries en myopie ou en hypermétropie, une seule en astigmatisme.
Deux ans après, l'usage se mesure : sur les 7,78 millions d'actes facturés en 2024, 348 000 étaient des bilans visuels de ce type — 4 % de l'activité, pour 9,75 millions d'euros, soit 28 € l'acte en moyenne. La porte est ouverte, elle n'est pas encore grande.
Les enfants, eux, sont vus bien plus tôt
Le même décret a confié à l'orthoptiste un rôle de dépistage chez le tout-petit : recherche de l'amblyopie entre 9 et 15 mois, des troubles de la réfraction entre 30 mois et 5 ans. L'âge n'est pas choisi au hasard — plus l'œil paresseux est repéré tôt, plus la rééducation a de chances d'aboutir avant que le cerveau ne prenne l'habitude de l'ignorer. En cas d'anomalie, l'enfant est renvoyé vers l'ophtalmologiste. Un troisième texte, en vigueur le 22 décembre 2023, encadre l'ajustement des corrections déjà établies : trois textes en vingt mois, le rythme dit assez que le sujet n'est pas apaisé.
Un orthoptiste près de chez vous
Certificat de capacité, enregistrement à l'agence régionale de santé : sur Thérapeutes Vérifiés, ces pièces sont contrôlées avant qu'un profil soit publié. Vous voyez aussi les retours de personnes réellement reçues en cabinet, et non des avis anonymes.
Deux professions se disputent la mesure de la vue
Cette ouverture de 2022 n'est pas allée de soi, et elle a laissé un perdant. Dans son rapport de janvier 2020, la mission conjointe de l'inspection générale des affaires sociales et de l'inspection générale de l'éducation recommandait d'autoriser la première mesure de correction « aux opticiens-lunetiers et aux orthoptistes, pour les adultes de 16 à 42 ans avec une faible correction ». Le législateur n'a retenu que les seconds. L'opticien, lui, avait ce droit avant la loi Hamon de 2014 et l'a perdu depuis — une évolution que les inspecteurs jugeaient « ni justifiée ni logique ».
Le même rapport décrivait une réglementation « foisonnante et complexe, mais également parfois lacunaire ». Trois métiers se partagent votre vue, et la frontière entre eux a bougé quatre fois en dix ans. Mieux vaut donc savoir ce que le passage chez un orthoptiste apporte, et ce qu'il ne remplace pas.
| Ce que le certificat garantit | Ce qu'il ne garantit pas |
|---|---|
| Trois ans d'études et 1 400 heures de stage | La lecture des images, réservée au médecin |
| Un bilan moteur, sensoriel et fonctionnel | Une correction au-delà de 42 ans ou de 3 dioptries |
| Des actes remboursés au tarif conventionnel | Une instance disciplinaire : il n'y a pas d'ordre |
| Un enregistrement obligatoire à l'ARS | Le suivi d'une maladie de l'œil |
Ce qu'un orthoptiste refuse, et à qui il oriente
C'est l'arrêté du 25 janvier 2023 qui trace la frontière, par une liste : une trentaine de situations y interdisent le bilan visuel en accès direct, en trois familles. Celles qui touchent l'œil d'abord — glaucome, cataracte, suites d'une opération ou d'une greffe de cornée, séquelles d'un choc violent de moins de trois ans, écart de trois dioptries entre les deux yeux. Celles qui viennent d'ailleurs ensuite : diabète, maladies auto-immunes, hypertension mal contrôlée, atteintes neurologiques retentissant sur l'œil. Et les prises prolongées de produits ayant des effets oculaires, corticoïdes en tête.
La règle qui ferme cette liste vaut mieux que la liste elle-même : en cas de doute sur une situation qu'elle ne prévoit pas, l'orthoptiste renvoie vers l'ophtalmologiste. Le doute n'est pas laissé à son appréciation, il est tranché d'avance. Un arrêté du 12 juillet 2024 a depuis étendu le dispositif aux lentilles souples et corrigé au passage une coquille : le mot « rétienne » y est devenu « rétinienne ». Il aura fallu un texte au Journal officiel pour rectifier une lettre.
Vérifier ces trois points prend une minute. C'est aussi ce que fait la plateforme avant de publier un profil : certificat et enregistrement contrôlés pièce à l'appui, avis émanant de personnes réellement reçues, et un suivi à quinze jours, un mois et trois mois qui dit si l'accompagnement a tenu au-delà de la première séance.
Prendre rendez-vous en connaissance de cause
Bilan de la vision binoculaire, rééducation après un accident vasculaire, accompagnement en basse vision, dépistage d'un tout-petit : chaque orthoptiste a ses terrains de prédilection. Les profils vérifiés les précisent, avec les retours des personnes déjà reçues.
Un métier qui a gagné en vingt ans le droit de mesurer, de dépister et d'établir une correction reste, dans l'esprit du plus grand nombre, celui du cache-œil sur un enfant de six ans. L'écart se comble simplement : en poussant la porte pour une gêne qu'on croyait devoir supporter — les lignes qui se dédoublent le soir, la lecture qui fatigue plus qu'avant, un enfant qui se frotte les yeux sur ses devoirs.
Trois autres professions de santé réglementées sont racontées ici de la même manière, et leurs frontières sont tout aussi mal connues : l'orthophoniste, dont on croit à tort qu'il ne s'occupe que des enfants, la sage-femme et ce qu'elle accompagne seule, et le pédicure-podologue. La même question s'y pose : qui a le droit de faire quoi, et à partir de quand faut-il un médecin.
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